Les amis de Louis Guillaume



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Louis Guillaume et Panaït Istrati

 

par Guy Roy

Panaït Istrati meurt de tuberculose le 16 avril 1935. Louis Guillaume lui consacre alors une longue étude qui est publiée dans le numéro de janvier 1936 de la revue Mediterranea, (« recueil d’art mensuel » que dirige Paul Castéla, à Nice). Une note de présentation ouvre ce texte : « Nous souhaitons que cette simple introduction à la lecture de Panaït Istrati lui apporte, par delà sa mort, un peu de cette chaude amitié dont il avait tant besoin ». Elle est signée « Créteil, le 30 avril 1935 » [1] .

Même si nulle mention dans ses Carnets ne confirme que l’étude était déjà achevée à cette date, on sent bien que Louis Guillaume l’a écrite dans l’urgence. A-t-il été touché et ému par la vie aventureuse et pathétique de l’écrivain roumain, a-t-il été sensible à des manières de sentir et de chanter le monde qu’Istrati exprimait avec véhémence... ? Sûrement, et ces aspects de la vie et de l’œuvre seront examinés dans l’étude. Mais surtout nous sommes au milieu des années 30, les nuages s’amoncellent sur l’Europe, les clivages politiques se font brutaux et violents, « le soleil qui s’était levé à l’est » n’est plus exempt de critiques, de remises en cause. Dans ces années sombres, Louis Guillaume s’interroge. Comment concilier l’individualiste, qu’il est, qui se ressent comme tel, attentif à sa façon de sentir et de vivre le monde, pour le chanter en poète, et l’homme assoiffé de justice sociale et d’égalité ? Peut-on encore garder foi et espoir dans un idéal, dans l’espoir de la paix au sein d’un monde que se déchirent les idéologies assassines pour lesquelles les individualités doivent être réduites, sinon détruites, sur les autels des Masses, du Peuple, du Chef ?

La disparition d’Istrati, dont à la fois la personnalité [2] et l’œuvre l’ont séduit, va être l’occasion pour lui de faire le point sur sa propre évolution, avec une lucidité étonnante qu’on retrouve rarement chez les intellectuels de cette époque troublée. Et sans doute n’oubliera-t-il jamais cette dette de lucidité qu’il devra à cet homme qui avait tant besoin « de chaude amitié » puisque toute sa vie, lorsqu’il viendra à l’évoquer, Louis Guillaume le fera avec toute la force et la solennité d’un homme qui se consacre à une tâche essentielle. « Panaït Istrati c’est ma croisade » [3] .

Qui est Istrati, « le Haïdouc des lettres » [4] ?

« Le bonheur des tristes »  [5]

Il naît dans un port du Danube roumain, Braïla, en 1884. On dit son père contrebandier grec, qui sera assassiné dans une embuscade dans les montagnes quelques semaines après sa naissance ; sa mère survit en faisant des ménages. « De son père, il tient ce besoin de vagabondage et d’indiscipline, de sa mère, un profond amour de la terre et une grande pitié pour les humbles ». Il mène la vie d’un enfant laissé à lui-même, au milieu de l’exotique rassemblement de peuples, de langues, et de cultures que rassemble un port cosmopolite : « pêcheurs d’esturgeons, vagabonds de toutes nationalités, débardeurs ». Mais dès douze ans il veut voir du pays et quitte sa terre natale pour exercer vingt ou cent métiers, métiers de pauvres et de misères, « garçon de cabaret, chaudronnier, manœuvre, déchargeur, homme sandwich, peintre d’enseignes, peintre en bâtiments... », qui lui font côtoyer les peines, les harassements et les épuisements des hommes. Au milieu de ces épreuves il lit intensément, Tolstoï, Dostoïevski, Hugo.

Le tournant des années 20 le voit journaliste « mêlé aux mouvements révolutionnaires, il voyage clandestinement, sans passeport. Il connaît la prison, l’expulsion, la misère, la faim ». À nouveau. Comme avant. Mais cette fois la douleur est plus profonde et il tente de se suicider, alors que pour survivre il éternisait comme photographe ambulant sur la Promenade des Anglais, les éclats de rire et les sourires des couples heureux. « On trouve sur lui une lettre (adressée à Romain Rolland), une espèce de confession où il explique son geste. » Celui-ci est saisi « du tumulte du génie » et va l’encourager à écrire, après son rétablissement, ce qui donnera « Kyra Kyralina », premier roman d’Istrati, écrit directement en français.

Alors, « la littérature s’enrichit d’un foisonnement de pages arrachées aux ténèbres et pourtant pleines d’aurores. L’horreur, la pauvreté, les injustices sociales qui blessent la raison y font la roue, mais il suffit d’un vol de chardon, d’un arc en ciel, d’un ballet de lucioles, d’un détail qui vous tire les larmes pour que ressurgisse l’acte de foi (en la vie) » [6] . Dans « Kyra Kyralina », un vieillard ramène le héros hésitant quant au sens de sa vie, à cette simple vérité : le bonheur ne dépend-il pas que de soi ? Ce sera le premier tome des « Récits d’Adrien Zograffi », trilogie que compléteront « Les Chardons du Baragan » et « Pour avoir aimé la terre ».

Mais loin de s’en tenir à cette morale individualiste, « Panaït Istrati crut tôt à l’évangile de ceux qui à Moscou, bâtissaient un monde nouveau. » [7] , et dès vingt ans, en collaborant au journal « Roumanie ouvrière », il avait pris part aux bouillonnements révolutionnaires qui agitaient les derniers instants des empires d’Europe centrale. Désormais célèbre, Istrati va être revendiqué comme un de leurs écrivains phares par les communistes français, qui n’hésitent pas à le surnommer « le Gorki des Balkans ».

Le voyage en URSS

Il fait partie de l’intelligentsia littéraire et artistique européenne, choyée, pour laquelle le pouvoir stalinien n’a pas trop de prévenances, afin qu’elle relaie sa propagande et se porte garante des « bienfaits de l’avenir radieux ». À cette fin il est invité avec Nikos Kazantzakis (auteur de « Zorba le Grec ») à Moscou le 13 novembre 1927 pour les cérémonies du 10ème anniversaire de la Révolution d’Octobre. Si l’écrivain grec fanfaronne - « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre » - ce voyage va être une déchirure dans la vie d’Istrati, une désillusion, une souffrance irrémédiables. Pendant 16 mois, les deux écrivains parcourent l’URSS de Mourmansk à Arkhangelsk, du Caucase à l’Oural.

Plus possible de fermer les yeux. Impossible de se taire. « Ce pouvoir est conscient du mal qui ronge la révolution, mais ne supporte aucune critique. Cela me délivre de mon engagement ». Entre le Grec qui garde le silence pour ne pas faire le jeu des bourgeoisies occidentales, et le Roumain qui ne supporte pas l’hypocrisie, le malentendu est total. « Les deux frères d’espoir sans espoir se séparent en février 1929 ». Istrati inaugure la lignée des grands témoins, Gide, Victor Serge, David Rousset, Soljenitsyne, et connaîtra le même sort : les injures, les avanies, les calomnies, le rejet. De retour d’URSS, Istrati en effet témoigne. Ce sera « Vers l’autre flamme ». Sa vie n’est plus qu’une suite de souffrances. Il est attaqué par les communistes, accusé de trahison, de mensonges, mais aussi poursuivi comme révolutionnaire dans des pays de plus en plus autoritaires, refoulé d’Egypte, emprisonné à Trieste par les fascistes italiens, abandonné par Romain Rolland... Les violences idéologiques se déchaînent, il semble qu’il n’y ait plus guère d’espoir pour l’homme. Et c’est traqué, miné par la tuberculose que Panaït Istrati disparaît.

« Ma croisade » (Louis Guillaume)

C’est dans ce climat que Louis Guillaume se hâte d’écrire et de publier son étude. Oui il y a urgence. Urgence de témoigner « l’amour et le respect » qui l’animent quand il évoque Istrati. Un geste de communion intellectuelle en ces temps marqués par les divisions et les haines, c’est suffisamment rare pour être souligné. Mais c’est sans doute que Louis Guillaume se sent en communion avec cet homme si tumultueux, torturé, « révolté mais pas révolutionnaire... homme tout court », qui a tenté toute sa vie de vivre sa vie d’homme dans l’honneur et l’amour de la vie.

Qu’est-ce qui dans cette vie déchirée, pathétique, a su l’émouvoir, le toucher au plus intime de lui même ? En premier lieu l’amour de la vie, l’insatiable curiosité des êtres et du monde. « Une soif de connaître et d’aimer a poussé Istrati à la conquête intime de la terre ». Cet intérêt, cet amour de l’autre en tant qu’autre, « le vagabond, le chemineau, le trimard », émeut Louis Guillaume, que cet esprit de liberté transporte. « On naît donc, ou l’on devient vagabond, par amour de la terre ». On a en soi une grande force, des élans vers le beau, vers l’autre, personne ne saurait s’y opposer... Louis Guillaume, dans ses enthousiasmes d’homme jeune n’hésite pas à voir dans cette vigoureuse affirmation de la vie jusqu’à des similitudes (étonnantes, voire naïves), avec « l’idéal anarchiste ».

Anarchisme ou Rousseauisme ?

Être ou devenir libre, sans avoir à soumettre les autres. Comment faire ? La vie nous oblige à prendre une place en ce monde à moins que l’on ne fasse le choix d’être haïdouc. « Le vagabond doit un jour choisir entre la bastonnade ou la révolte. Si c’est un faible, il se fixe, il opte pour la « vie normale », c’est un vaincu de plus dans la foule. Si c’est un pur, il devient réfractaire et s’intitule : haïdouc ».

Le trop-plein (mais peut on parler ici de « trop-plein » ?) d’amour pour la vie, la « sympathie passionnée pour toute la création (...) entraîne le vagabond à la haine de la société. Par son idéal de justice, il ressemble au milieu révolutionnaire ». Louis Guillaume est séduit par cette force torrentielle, ces mots qui maintiennent une flamme d’espoir pour l’humain, pour l’autre, pour la foi en un devenir meilleur, au milieu des misères humaines. Cet amour de la nature, cette compassion pour les hommes touchent Louis Guillaume profondément. S’agit-il ici d’anarchisme ? On peut en douter, tant il y a peu de remises en cause des systèmes absolutistes de pensée dans les textes d’Istrati, tant la question des modes de destruction des pouvoirs est peu évoquée. Il s’agit de se sauver soi-même. Il s’agit de vivre. Debout. En hommes.

Istrati lui-même va nous présenter trois types d’hommes, de ces haïdoucs (libres ou plus ou moins libres) qui ne prétendent en aucune manière à la révolution anarchiste. Peut être ne sont-ce, comme le suggère Louis Guillaume, « que les différentes incarnations d’un même personnage » ? Le haïdouc égalitaire s’élève contre « l’homme injuste, cruel et aride ». Phase de révolte contre l’oppression, contre l’infamie. Mais souvent le poète, l’artiste souffre et hurle dans le désert, nul ne l’écoute, il doit faire face « à l’écœurante résignation des opprimés », il ne peut les soulever contre leur gré, ou alors il se substitue à eux et devient semblable à l’oppresseur qu’il condamnait auparavant. Alors ne reste que la révolte déconnectée de tout idéal social, la phase de l’haïdouc individualiste (la révolte pour soi même).

Mais bien pire est l’étape ultime, celle de l’absence de toute illusion. Généreux et désabusé, l’homme, l’haïdouc ne peut que « lutter sans vains espoirs de succès, ni de reconnaissance pour l’affranchissement total de l’Homme. » Ayant pris conscience que l’idéalité, l’idéologie ne peuvent sans meurtre, ni violence se substituer à la réalité de la pâte humaine, qu’il faut par esprit de liberté respecter même ce qui vous oppresse, l’homme ne reste que désillusionné face à ce constat qu’il est impossible, et qu’on ne doit en aucun cas, faire le bonheur des autres malgré eux. « Je suis guéri du rêve qui attache le destin des hommes libres au sort des esclaves. Nous ne sommes pas faits, tous, de la même pâte. Celui qui souffre moins du joug que de la perte de la liberté, qu’il reste enchaîné : je n’irai pas l’en tirer. La liberté demande à être défendue... »

Le conflit personnel que traverse Istrati (et que connaît et partage Louis Guillaume) est de savoir comment résoudre cette impossible équation entre le Moi et les Autres. Chacun demande (à droits égaux pourrait-on croire) de vivre et d’être respecté. « J’ai le malheur d’être ce bâtard qui unit la conscience de l’homme de bonne foi à la soif de justice de cette masse à laquelle il appartient (...) je maudirais une société socialiste qui m’empêcherait de vivre à ma fantaisie. »

C’est bien le problème du Bien et du Mal qu’Istrati pose en chacun de ses livres. Et pour lui, par l’amour de la terre, et des hommes, l’homme montre qu’il est naturellement bon. Bien sûr pas de nostalgie de bons sauvages ou d’un Âge d’or passé, ce que veut Istrati, et là on entend sourdre une profession de foi de Louis Guillaume, empreinte de Rousseau et de Diderot, « ce qu’il veut, c’est disposer à sa guise de sa plus grande fortune : son corps, ses passions, sa pensée, sans rendre de comptes à aucun homme ni aucune divinité. »

L’homme est naturellement bon. C’est pour cela que « sa révolte est la révolte contre l’hypocrisie des législateurs sociaux et des prêcheurs de résignation ». L’homme est aussi être de compassion : « ... un homme, la seule de toutes les créatures animales qui souffre au spectacle de la souffrance de ses semblables ». Il faut du temps pour devenir un homme, libre au milieu des autres, et sachant ne pas devenir oppresseur à son tour des autres hommes, il faut du temps pour accepter de ne plus suivre les fallacieux idéaux badigeonnés de rayonnantes couleurs. Et cela au milieu du siècle ne saurait se faire sans souffrance, ni sans haine. « L’amour d’Istrati va à l’homme nu, non à l’homme organisé. Il cherche dans l’individu, à quelque classe qu’il appartienne, ce germe de bonté qui doit s’y trouver. »

« Le pilier de l’amour »

Mais en cette époque, la priorité est laissée à l’efficacité. Qu’importent les laissés pour compte sur le chemin, voilà le discours dominant. Et là Istrati s’élève et dit non. Et Louis Guillaume petit à petit va suivre ce chemin. Istrati « veut des hommes conscients sans doute de leurs droits, mais non pas haineux ». Il y a peut-être quelque chose de plus important que la lutte des classes, « la solidarité universelle ». En tenant de tels discours on court le risque d’être vilipendé, traité de traître, se voir critiqué, arrêté parce qu’on entrave la marche des peuples, broyé en quelque cellule, finir dans un camp. La force de quelques hommes aura été d’avoir résisté à ce « décervelage » des Pères « Ubu » tortionnaires, sans abdiquer leur dignité d’homme.

Oui, la vie est trop complexe pour qu’on puisse l’enfermer dans des « cases dogmatiques ». Mais que peut-on faire ?

Louis Guillaume s’interroge. Les pages de son étude sont une méditation à deux voix entre Istrati et lui-même. Il ne sera pas homme d’action « car il faut être borné pour réussir dans ce domaine... » Mais « aujourd’hui tout honnête homme doit être révolutionnaire ». Et voilà qu’Istrati, dans ses pages les plus véhémentes rejette toute action, tout mobile de mobilisation et d’action, laissant perdu Louis Guillaume qui n’adhérera pas tout de suite à cette fin d’inventaire sans illusion.

« À bas toutes les patries, nationales ou internationales, avec leurs vieux ou leurs nouveaux maîtres - à bas toutes les patries qui font toujours tuer les uns afin de faire vivre les autres. Refuse de crever pour qui que ce soit. Croise les bras ! Sabote tout ! (...) Vive l’homme qui n’adhère à rien ! »

Devant un tel rejet des illusions, des espérances, au nom de la pitié, de la compassion et de l’amour des hommes, Louis Guillaume est dans un premier temps soufflé, et essaie de tergiverser, d’amoindrir cette pensée ravageuse. « Voilà le mot lâché. L’ennemi n’est plus le capitaliste, ni le bourgeois : l’ennemi est la société. Le but n’est plus de répartir équitablement la richesse, le but est de cultiver la bonté. » Cela lui apparaît comme « une théorie sympathique tenant plus compte du sentiment que de la réalité, qui, si elle n’est pas sans grandeur, n’a pas grande efficacité » et il pense sortir de ce dilemme en reprenant une formule d’Istrati lui-même : « Il s’agit chez moi plutôt d’une mystique de l’honnêteté que d’une théorie sociale ».

Louis Guillaume paraît hésiter sur le caractère opératoire de ce positionnement, quoique partageant les finalités morales d’Istrati, il ne peut s’empêcher de reprendre des critiques entendues ici ou là, de le voir comme « un grand naïf qui s’aperçoit trop tard que toute vérité n’est pas bonne à dire ». Efforts méritoires d’un homme qui recherche honnêtement, sans vouloir se duper lui même, dans une période de montée des périls, à trouver une « force » (démocrate) qui saura s’imposer dans le monde réel. Il ne veut pas choisir, mais il est au milieu du gué. « Ayant autant d’admiration pour l’homme Istrati (...) que de sympathie pour l’œuvre sociale des révolutionnaires russes, ni l’une ni l’autre n’ont gagné à s’opposer. »

Pourtant, alors qu’on s’oriente vers un match nul, le renvoi dos à dos, d’un homme respectable certes, mais qu’on pourrait condamner pour causes d’idéalisme naïf et des régimes autoritaires mais qu’on pourrait absoudre au moins partiellement parce qu’on ne connaît pas bien ce qui s’y déroule et que les forces hostiles ne peuvent que les caricaturer, pourtant, soudainement la balance va pencher en faveur de l’homme seul, honni, traqué face aux pouvoirs dictatoriaux. Pourquoi cette urgence à témoigner, « cet amour et ce respect » publiquement adressés à un homme vilipendé de toutes parts, décédé dans un coin oublié de l’Europe, et enterré sans fanfares, ni hymnes, ni cortèges ?

Parce qu’aux yeux de Louis Guillaume, aussi bien le « sectarisme rigide des militants » que « la réprobation peureuse des conservateurs » sont de peu de poids face « au dernier espoir de justice sociale (fixé) sur les arts et sur les artistes ». Il ne s’agit pas là, bien évidemment, de louer l’art engagé et tout autre asservissement de la création à des fins de servilité dictatoriale. Istrati toute sa vie, grâce à ses lectures de jeunesse, s’est forgé une philosophie « stoïcienne de la vie par le goût de l’héroïsme, et épicurienne par le culte des désirs ». L’homme, « dans le brasier de son destin » possède les moyens, par l’art et la communion qu’il permet entre les hommes, d’atteindre un au-delà de lui-même et de s’unir à tous les autres humains.

Certes la vie reste indifférente à nos désirs. « Et puisque l’existence n’est qu’un moyen pour atteindre le Néant dont nous ne savons rien, nous ne devons nous agripper à toutes ces choses qui passent ». Ce fatalisme désespéré n’aboutit pas à un dessèchement de l’être. Istrati dans ses ultimes articles va « crier le besoin de rêve, d’idéal, d’illusion de toute âme humaine ».

Bien évidemment Louis Guillaume n’est pas resté étranger aux violents conflits idéologiques qui ont agité ses années de jeunesse. Istrati aura été pour lui l’occasion de s’interroger sur l’engagement et la liberté, l’amour de l’homme, celui du coin de la rue, simple et banal. En 1935, au moment de la mort d’Istrati, il a compris l’urgence de témoigner, sans doute par admiration pour l’écrivain et l’homme, mais aussi pour lui-même, pour faire le point dans la nuit... Il aura su choisir, parmi toutes les étoiles qui luisaient effrontément, une étoile simple et rejetée qui brillait de manière beaucoup plus intérieure et dense que les autres.

Un auteur qui n’a jamais abandonné, au milieu de tous ses combats, l’idée qu’il y avait une autre dimension à la vie : l’art, l’écriture, un regard, un sourire...

« La barricade sociale ne l’intéresse plus, parce que de l’extrême-gauche à l’extrême-droite on clame aux masses exploitées que « l’avenir du monde n’est plus qu’une question de bien-être matériel et que pour trancher cette question on doit fouler aux pieds tout ce que le monde a adoré jusqu’ici... liberté, honnêteté, droiture, vérité, amour, foi, pitié... ». Panaït Istrati (Vers l’autre flamme). [8]


[1] Mediterranea - 10ème année - n° l - janvier 1936.

[2] La personnalité et non la personne puisque Louis Guillaume n’a jamais rencontré Istrati, qui a vécu pourtant de 1928 à 1934 à Paris, rue du Colisée.

[3] La trajectoire intellectuelle et littéraire d’Istrati a toujours ému et touché Louis Guillaume tout au long de sa vie. Chaque fois qu’il avait l’occasion de l’évoquer, il déclarait reprendre à son propos « sa croisade ».

[4] Les citations de cet article, sont extraites de l’article de Louis Guillaume précité, sauf mentions contraires. Les citations en italiques sont de Panaït Istrati.

[5] Titre d’un ouvrage de Luc Dietrich.

[6] Louis Nucera - « l’empereur roumain » - Le Nouvel Observateur - 26 juillet 2000.

[7] Alexander Talex - L’Arc 86/87 - Panaït Istrati (1983).

[8] L’œuvre de Panaït Istrati est rééditée par Gallimard.

Tome 1 - 1968 : Les Récits d’Adrien Zograffi, avec une préface de Joseph Kessel, comprenant : Kira Kyralina, avec une préface de Romain Rolland, Oncle Anghel, Présentation des Haidoucs, Domnitza de Sganov.

Tome 2 - 1968 : La jeunesse d’Adrien Zograffi, comprenant : Codine, Mikhaïl, Mes départs, Le Pêcheur d’éponges.

Tome 3 - 1969 : Vie d’Adrien Zograffi, avec une préface de l’auteur, comprenant : La Maison Thüringer, Le Bureau de placement, Méditerranée (Lever du soleil), Méditerranée (Coucher du soleil).

Tome 4 - 1970 : Les Chardons du Baragan, comprenant : Les Chardons du Baragan, Tsatsa Mimka, Nerrantsoula, La Famille Perlmütter, Pour avoir aimé la terre.