Les amis de Louis Guillaume



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Rodez, le 9 avril 1972

HOMMAGE A LOUIS GUILLAUME

 

N’attendez pas de moi une vraie conférence. Plutôt un lamento. J’aime à penser que ma seule qualité de très vieil ami de Louis GUILLAUME m’a fait choisir pour présenter l’hommage qu’on veut lui rendre ici, à Rodez, haut-lieu de la poésie et de l’amitié. S’il en était autrement, je veux dire si c’était au critique et à l’essayiste Jean Rousselot que l’on avait fait appel, vous ne pourriez qu’être déçus. Je ne saurais en effet parler avec lucidité et compétence d’un poète dont la présence vivante fut si intimement mêlée à la mienne et pendant tant d’années, que sa disparition m’a révulsé, hébété, ensanglanté. D’autant plus qu’elle me trouvait en état de moindre résistance, déchiré que j’étais sans cesse, depuis deux ou trois ans, par la mort successive de tant de vieux amis - et j’ai nommé Ladislas Gara, Pierre Hambourg, Monny de Boully, Claude Sernet, Paul Chaulot, Jean Follain. Et si j’ajoute à ces noms ceux de quelques autres amis non moins chers - Franz Hellens, mon voisin des bois, Léopold Florens, mon compagnon depuis 1938, Richard Borel avec qui, depuis 1946, je creusais le sillon journalistique - qui m’ont quitté à peu près dans le même temps que le cœur de Louis Guillaume s’arrêtait de battre, je veux espérer qu’on me pardonnera d’être incapable de toute distanciation. Parlant de Louis Guillaume, c’est de ma lassitude et de mon angoisse mêmes que je parle et chaque parole est un élancement de plus dans les membres qu’on m’a coupés.

Essayons tout de même de cerner d’un peu près Louis Guillaume, le poète Louis Guillaume, fût-ce en utilisant cette « encre rouge » dont je dis à Paul Chaulot, dans la lettre que je lui ai adressée après sa mort, qu’elle seule me permettra désormais de lui écrire.

Entré en poésie bien avant moi, puisque, aussi bien, il était mon aîné de plusieurs années, Louis Guillaume y a trouvé la plus merveilleuse confusion. Le surréalisme n’avait pas encore brisé sa barque sur l’écueil de la vie courante. Il semblait encore possible de fonder, par la parole « qui se fait dans la bouche », un univers mental et social habitable par tous. Les dernières puanteurs du cadavre d’Anatole France s’évanouissaient et l’on allait peut-être en finir avec toutes les conventions de style qui étranglent la pensée depuis Descartes. Dans le même temps, cependant, ceux qui n’ont jamais rien compris de l’homme s’accrochaient à sa caricature sentimentale et sonore. Le fantaisisme rimait ses crottes sucrées. La Muse Française recopiait les sous-produits du romantisme, du Parnasse et du symbolisme. Il se trouvait même une revue, L’Effort Clartéiste, pour prôner une poésie strictement rationaliste et, trois siècles après Malherbe et Boileau, refuser aux poètes le merveilleux « artifice à part » dont Ronsard leur reconnaissait le privilège. Cela, je le rappelle, dans les années mêmes où le jazz était roi, où Braque dessinait la voiture de course de Blaise Cendrars, où Nadja prenait le relais d’Aurélia dans la galerie des saintes de l’abîme érotico-onirique, où paraissait le Premier Manifeste du surréalisme, où Aragon publiait le Libertinage, Eluard Capitale de la douleur, Reverdy Epaves du Ciel, Milosz Ars Magna et Les Arcanes, et Jules Romains l’Ode gênoise, Jules Romains que je me garderai bien d’oublier, ne serait-ce que parce que son unanimisme, j’y reviendrai, ne fut pas sans influencer quelque peu Louis Guillaume, comme il influença nombre de poètes de la génération post-surréaliste.

Merveilleuse confusion, dis-je. Car enfin tous les choix étaient possibles, alors qu’il n’en est plus question aujourd’hui où la littérature et non seulement la poésie, se tient pour satisfaite dès lors qu’elle se mord la queue, prétexte pris que le langage n’est strictement occupé que de lui-même et qu’un accident de grammaire - ou de calcul - importe plus qu’une convulsion de l’âme, à l’heure où les ordinateurs remodèlent nos structures et nos moyens de communication, avec l’assentiment des petits héliotropes « telquelliens » et des grands tournesols de l’Université.

Quel choix allait faire Louis Guillaume qui, je le rappelle, avait vingt ans en 1927 ? Sûrement pas celui de l’académisme crétinisant. Mais pas davantage celui de l’évaporation dans l’irréel par la pratique du « stupéfiant image ». On n’a pas passé son enfance dans une île bretonne sans avoir de la brume dans la tête. Certes. Mais comment n’avoir pas de même, dans les veines et dans les muscles, le goût profond de la réalité la plus âpre, et comment ne pas éprouver en tout son être l’affrontement incessant des forces extrêmes qui se partagent sinon se disputent cette réalité ?

La mer, l’amour, la mort. Cette dynastie des trois M mamellaires et manducateurs tout ensemble, règnera sur toute l’œuvre-vie de Louis Guillaume. Mais la mer d’abord, qui résume ces trois puissances. La mer et son contexte aussi bien que son texte. Où trouver l’archétype de toutes les attitudes humaines, de l’épanouissement à la fureur, de l’indolence consentante à la rébellion prométhéenne, de l’orgasme à l’agonie, de l’enfantement à l’émiettement, sinon dans le jusant et l’écobue, la vague et le sillage, l’écroulement du granit qui n’en peut plus d’être mordu, sapé, creusé mais qui, cédant, recommence un îlot, un promontoire, un point de résistance et d’espoir ? Enfin, le poudroiement du sable qui fut rocher et le brassage sans fin des algues, dont on ne sait trop si elles montent du fond de l’âme, comme autant de franges bergsoniennes, ou du fond des eaux-mères, non moins subconscientes. En écrivant Sônes d’Armor et plus tard Sirènes de brume, Louis Guillaume est resté fidèle à lui-même, je veux dire à ce sentiment, éprouvé dès ses premières années, d’être lié, consubstantiellement, à cette incessante mêlée des éléments les plus hostiles et pourtant les plus indissolubles, le minéral et l’aquatique. Fidèle, je ne vois point qu’il ne le soit pas resté.

Je tiens même que cette fidélité n’a cessé de s’affirmer au fur et à mesure que l’œuvre croissait en intention métaphorique et en vertu spirituelle. Il n’est pas jusqu’à Pleine absence, où Jacques Réda a raison de voir le recueil le plus métaphysique de Louis Guillaume, tout de dureté lucide et de liberté cassante : « la liberté cassante d’être seul », il n’est pas, dis-je, jusqu’à Pleine absence qui ne sonne comme « Pleine Eau » ou « pleine mer » - et pour le titre et pour la morphologie du contenu. Il n’est pas jusqu’à la symbolique, l’onirique Etrange forêt qui ne soit plantée de menhirs venus directement de l’île de Bréhat. Et que dire de Noir comme la mer, où Louis Guillaume a mis le meilleur de son inspiration, je devrais dire de sa mystique amoureuse, sinon que l’assimilation y est parfaite entre les mouvements, les profondeurs, les transparences et les illuminations de l’amour et celles de la mer, même si tout élément descriptif de la réalité marine et maritime en est banni ? Comment ne pas voir enfin que, cédant à son goût du fantastique et du merveilleux, Louis Guillaume, quand il écrit Hans ou Les Songes vécus par exemple, ne peut se tenir de changer un cheval rouge en « pinasse effilée et cambrée comme une gondole » et d’identifier toute quête de soi-même à une descente «  au fond d’un abîme fluide et froid », puis à une remontée vers la lumière - et soudain, pour Hans, « le jour éclate comme un cri arraché au gouffre, Hans lutte avec l’eau maternelle, se noie dans l’air natal, rompt son amarre de sang... »

La mer donc, encore et toujours, reste le poumon, la nourrice, l’ombilicale souche de l’être, qu’il agisse ou qu’il rêve, qu’il s’imagine perdu sur le rivage désert ou se croie bien au chaud dans la foule de ses semblables.

J’ai parlé d’unanimisme. C’est dans Occident qu’on en sent au mieux la présence. On est en 1936. Le Front Populaire a ranimé l’espoir du monde ouvrier et les poètes y ont pu voir le vecteur de leur propre espérance. Que disions-nous à ce moment, dans nos revues, nos manifestes ? « L’homme est fait pour le loisir, l’amour, la poésie ». La formule est de moi. On l’a pu lire en exergue au Dernier Carré, un dernier carré dont Guillaume, bien sûr, faisait partie ; un dernier carré dont Edmond Humeau et moi serons bientôt, j’en ai peur, les derniers survivants. Le combat social et le combat poétique ne font qu’un. C’est le sens de tout un engagement dont on discute encore et dont on discutera toujours. Où 1es uns verront et continueront de voir la plus naturelle des attitudes que puissent prendre les hommes de langage, ou si l’on veut, de parole - « hommes de parole », oui, avec ce que cela signifie d’honnêteté constante et responsable - d’autres auront beau jeu de voir le « déshonneur des poètes », quand ils en jugeront, au cours des années de guerre, du fond d’une lointaine Amérique où le nazisme ne pouvait torturer, opprimer, bombarder personne.

1936, c’était un peu 1848 qui recommençait, autant dire la révolution la plus religieuse de l’histoire, au sens étymologique du mot « religion », et le pur bouillonnement lyrique qu’était en soi la foule trouvait spontanément sa voix dans une poésie ouverte, donnée, unanime, populaire, dont une réalité sociale toute proche semblait devoir passer en acte tous les postulats.

Utopie ? sans doute. Et on l’a bien vu, au fur et à mesure que la société sans classes et sans fatalités pour laquelle nous avions combattu s’est transformée en une ennuyeuse école élémentaire, selon la formule d’Imre Madach, avec mise au pain sec et cachot à la clé pour les rebelles. Les vers que Louis Guillaume écrivit en 1936 n’en ont pas perdu pour autant leur chaleur admirable et nous pouvons encore les entendre comme une promesse à tenir et qui sera tenue :

Dans les courants du monde
Nous dérivons côte à côte
Compagnon de mon existence
Mon camarade
Nous portons sur l’épaule notre espérance
Comme une amphore qui débordait de lumière...
Le travail sera léger comme des ailes de rossignols
La forge fraîche comme un éventail de Séville.
Sous son corsage de ténèbres
S’offrira la gorge des mines
L’ongle du sel n’entamera plus notre chair
La dent des pignons ne mordra plus nos doigts
Et la chaleur sera pour tous répartie
En épis de flammes dans la gerbe des peuples.

Louis Guillaume ne persévérera pas dans cette démarche orale, sociale, publique. Pourquoi cela ? Parce qu’il se sentait plutôt fait pour la clôture que pour la mission. Aussi bien, sans cesser d’avoir le cœur à gauche, unanime et dressé contre toute forme de tyrannie ou de conformisme, fût-ce de celui de l’anti-conformisme, - et son adhésion à l’Ecole de Rochefort le prouve, où il publia La Route en 1942, Ombelles en 1953 et La Feuille et l’Epine en 1956 - notre ami cèdera-t-il de plus en plus à son besoin de solitude, de silence, de réflexion-réfraction cathartique, par le langage et dans le langage, des profondes, des pérennes aspirations et nostalgies qui sont le vrai terreau de l’Etre.

Une écoute passionnée des métamorphoses naturelles et un décryptage non moins passionné de toutes les pierres écrites dans les autrefois, y compris, comme il est dit dans l’Apocalypse, du « caillou blanc sur lequel est inscrit un nom nouveau que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit », mobiliseront de même Louis Guillaume, de qui la voix et les gestes mesurés, le fin sourire bouddhique et les yeux à la fois rêveurs et granitiques, disaient l’appartenance intime au monde du secret, de la patience, de l’obstination tempérée de douceur, de la sagesse enfin, dont une contemplation soutenue des choses, fussent-elles informelles, ne livre qu’aux meilleurs le lieu et la formule.

Si j’ai une prédilection particulière pour Pleine absence et pour un poème comme Ecrit de Babylone où, s’identifiant à un conquérant de Ninive qui descend les fleuves sur « une outre de vent », le poète voit l’attendre, dans deux mille ans, la femme dont il connaît la voix déjà, je crois que je préfère encore la suite intitulée Le Chasseur, surtout le deuxième volet, qui est en prose, suite que l’on trouve dans le premier tiers de Noir comme la mer, non seulement parce que ce poème est très beau mais surtout parce que j’y vois au mieux suggérée plutôt qu’exprimée, par des images et les évidentes allégories dont Louis Guillaume avait fait son langage, un langage éminemment discret et comme feutré de pudeur - la pudeur de ceux qui savent - cette merveilleuse imbrication interactive du poète, de l’espace et du temps, de la matière et de l’esprit. Je suis sûr que Rilke eût aimé ce poème que je vais me permettre de vous lire :

Les saisons me patinent de leurs sucs, de leurs sels.
 
Enfoui entre tourbe et roc, dès qu’un visage - masque ou miroir - apparaît au tournant d’un nuage, je m’enfonce un peu plus.
 
J’ai fini par lasser leur patience. Plus jamais ils ne m’envoient, ceux que j’ai fuis, ces regards où je me reconnaissais, ces sourires derrière lesquels je me cachais.
 
Le ciel aussi s’est vidé de ses images volantes. Adieu, murs ! Adieu, portraits ! Autour de moi, rien que pierre et future vapeur...
 
Parfois un instant, - le temps que met un arbre à pousser, à périr - je sors les mains de terre. Les bagues chaudes des oiseaux entourent aussitôt mes doigts. Mon Dieu ! tout n’est donc pas fini, puisque je sens cette présence !
 
Alors, si je soulève une paupière - au prix de quels efforts ! -je ne vois plus, suspendus à mes branches, que des grelots de plume et d’os, que des cages pour les fourmis.
 
Vous, là-bas, mes beaux œufs de granit, qui donc vous couvera ? Comme moi, vous oubliez la visite des marées. La mousse a recouvert vos tempes et mes oreilles s’emplissent de coquillages.
 
Je m’étire. C’est une faille dans la falaise. Un rocher en équilibre oscille, qui tombera dans mille années-lumière.
 
Autrefois, j’étais un chasseur qui fuyait les murs. Autrefois, les oiseaux voyageaient de saison en saison ; la mer respirait ; un phare veillait sur mon sommeil ; une méduse, chaque soir, émergeait pour chercher le soleil.
 
Autrefois...

Comme beaucoup de poèmes de Noir comme la mer - ce recueil auquel Louis Guillaume avait très sciemment donné pour épigraphe cette phrase de Joë Bousquet : « Crois-tu que les rayons du jour t’auraient ouvert les mains si tu n’étais pas l’œuvre de la nuit ? » - celui que je viens de vous lire ne fait pas que baigner dans une atmosphère qui est proprement celle du rêve ; il est le fruit d’un rêve ; il est peut-être même un rêve passé en écriture.

« Qu’on me retire ma vie et j’en invente une autre », disait encore Bousquet. Louis Guillaume aura passé une grande partie de sa vie - qu’on ne lui avait pas mutilée, « retirée », et dont il sut même faire emploi pour une belle et bonne activité d’homme - dans un étrange état qui participe moins de l’invention que de la médiumnité. Cela n’est pas permis à tout le monde ; encore faut-il beaucoup s’y appliquer. Jacques Buge, dans une étude dont vous avez peut-être eu comme moi connaissance, souligne que la composition d’Agenda, ce journal de bord de ses itinéraires nocturnes, tenu pendant six mois par Louis Guillaume - « dans la naissance ponctuelle de l’aube » - eut quelque chose de surhumain et que notre ami y épuisa sans doute ses forces vives. L’expérience de la nuit, la captation des étranges dépôts qu’elle nous laisse et des inquiétantes propositions qu’elle dicte à notre conscience, mais plus encore peut-être l’expérience d’une soumission volontaire aux forces et aux caprices, aux illuminations et aux agressions d’un songe éveillé, poursuivi de jour en jour comme on respire et qui finit par devenir une seconde nature, une vie dans une vie (à moins qu’il ne s’agisse d’un rêve dans un rêve...) voilà ce qui use en effet son homme tout en l’emplissant d’une merveilleuse faculté, non point d’évasion mais de pénétration capillaire dans une totalité physique et méta-physique dont notre raison seule ne peut être qu’un crible disqualifié. Voilà ce que fut, en tous cas, l’extraordinaire chemin de Louis Guillaume et ce qui fait de lui un frère, non seulement de Joë Bousquet mais aussi d’Hölderlin, de Nerval, de Milosz et de Daumal, autant dire des passants les plus considérables que l’esprit nous ait donnés à voir sous le nom de poètes.

Je me défendais de faire entendre ici, aujourd’hui, autre chose qu’une plainte. Vous souffrirez donc que je ne pousse plus cette ébauche, que je me suis laissé aller à tracer, d’une physiologie de l’œuvre de Louis Guillaume. Les poètes ont-ils, au demeurant, besoin qu’on les commente et analyse ? Mieux vaut, je crois, qu’on les entende. Celui-là savait si bien charger ses mots de significations essentielles qu’il n’a pas à redouter la hache du silence.

JEAN ROUSSELOT


© Cet hommage figure dans le Carnet 30 (2005) de l’Association "Les Amis de Louis Guillaume".