Les amis de Louis Guillaume



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La Nature recomposée

 

par Jean Yves DEBREUILLE

Par son enfance bretonne, Louis Guillaume avait tout pour être un poète de la nature, d’autant plus que son existence résolument parisienne rejetait dans un passé aisé à mythifier ces premières années sous « l’humble toit de chaume » auprès de 1’« aïeule en coiffe blanche » (SONES D’ARMOR, Mam Goz, p. 13) [1] . De fait, le premier recueil publié, Sones d’Armor (1928), manifeste bien la tentation d’une telle orientation. Mais la rêverie qui va s’emparer de ces souvenirs ne se bornera pas longtemps à les restituer. D’ailleurs, ce n’est pas leur survie éternelle en littérature qu’énonce le poème, mais leur mort :

Car l’aïeule n’est plus et finis sont ses chants,
La chaumière est en ruines.

(ibidem)

Est-ce dans le nom d’Armor qu’il entend si fortement la mort, dans les légendes que se transmettent les marins, dans l’alignement des « mots de granit » que constituent les dolmens et menhirs, dans l’image du temps à une autre échelle que renvoie le spectacle de la mer, dont la couleur est pour lui, le titre d’un de ses recueils le dira, celle du deuil ?

De grandes figures de rocher au socle enlisé au fond des mers montent la garde autour de mon enfance.
Vêtues d’algues et de lichens, elles clament leur silence dans le vent, elles courent dans le rêve immobile des îliens.
Au sein des terres, au creux des flots, nos statues de sang se dissolvent, mais ces âmes de pierre savent rester debout, prêtes à toutes métamorphoses.
Mille fois, les marins les saluent de noms étranges dont ils ne comprennent plus le sens, jusqu’au jour où s’impose à eux une ressemblance qui les étonne jusqu’à la mort.

(LA NUIT PARLE, Ronde de nuit, p. 103)

C’est bien dans l’enfance que s’ancre la rêverie, mais elle ne s’attarde pas à la description d’un paysage. D’emblée, elle dépasse l’événement et l’individu, elle gagne de l’espace, vers le « fond des mers », et du temps, au delà de la dissolution des corps de chair. Elle entre en dialogue avec la mort, à bouche fermée, dans la clameur de silence d’un « rêve immobile », à l’affût de toutes les « métamorphoses » et dans la quête d’un « sens » perdu. Rêverie profondément élémentaire, et l’on comprend l’importance qu’a pu avoir pour Louis Guillaume son échange avec Gaston Bachelard, rêverie sombre qui s’empare des éléments du monde et les réordonne pour mieux les interroger, dans le mystère des « noms étranges » que donne à lire le poème, en attendant que s’impose une « ressemblance » qui n’est peut-être perceptible qu’au delà de la vie individuelle :

Tout ce que je n’ai pu te dire
le sauras-tu sur l’autre bord
quand nous dormirons bouche à bouche
dans l’éternité sans paroles ?

(NOIR COMME LA MER, Noir comme la mer, p. 66)

Mais revenons à un stade plus immédiat de l’écriture. Louis Guillaume, comme nombre de poètes de la génération post-surréaliste, comme en particulier cette École de Rochefort à laquelle il a confié trois publications [2] , s’est intéressé à la nature. Nombre de titres de recueils en témoignent : Ombelles, Étrange Forêt (1953), La Feuille et l’Épine (1956), Fortune de vent (1964). Mais c’est comme si le regard qu’il portait sur elle l’avait aussitôt traversée pour distinguer derrière elle, maquillée sous les aspects changeants des « labours » et des « platanes », une seule et même réalité : la mort.

Tu ne verras jamais la mort en face
elle se fardera pour toi
ses yeux seront cernés du bistre des labours
et le bâton de rouge des platanes
cachera l’abîme de sa bouche.

(SIRÈNES DE BRUME, Rondes, p. 20)

Dans un poème intitulé Le creux des nuits - et ce titre évoque aussi bien le moment du rêve que la fosse de la mort, un abri qu’une perte -, Louis Guillaume évoque d’emblée ce qui induit cette présence dans la contemplation de la nature : celle-ci est la représentation visible d’un écoulement du temps dont la durée cyclique et le dépôt accumulé dépassent de beaucoup la courte trajectoire humaine.

Entre l’arbre et le sol
cette couche d’humus,
entre la branche et l’air
cette fuite du temps.

(NOIR COMME LA MER, Le creux des nuits, p. 51)

Dès lors, il n’y aura pas d’échange possible, mais seulement un tête-à-tête qui est aussi une épreuve de force dans laquelle on sait trop bien, comme l’écrit Guillevic, autre contemporain de Louis Guillaume, qui le premier se fatiguera. La victoire sera celle de l’arbre, de son silence, de la terre dont il procède et à laquelle tout retourne :

Mais tout se dissimule
en escomptant la mort,
le mot reste inouï
et la plante enchaînée,
 
et moi-même qui suis
tel un arbre d’hiver
je me livre au silence
et me soude à la terre.

(ibidem)

À partir de cette fascination va se développer un mythe de l’arbre. Comme l’homme, il naît de l’eau et de la terre. Mais contrairement à lui, il ne meurt pas définitivement. Chaque printemps le ressuscite, et l’accroissement des cercles de l’aubier ou des ramifications des branches témoigne de ces morts traversées. C’est d’ailleurs au bois du cercueil que l’on confie la chair humaine, comme une allégeance de l’éphémère à l’élément qui seul « vit en vérité » :

L’arbre où le printemps s’appuie
Croît dans l’ombre souterraine,
L’arbre noir gonflé de pluie
Oublie ses chaînes.
(...)
La chair meurt en nudité
Dans une prison de planches,
Dans la mémoire des branches
L’arbre vit en vérité.

(LA FEUILLE ET L’ÉPINE, Règnes, p. 94)

Mais la vision de Louis Guillaume ne s’arrête pas à ce constat. Par son dynamisme interne, elle restructure le monde dont tous les composants se transforment en arbre, pour leur perte. « Maisons, tombeaux, rochers, débarcadères » se précipitent ainsi pour se fondre dans la grande figure de la mort :

L’arbre de la mort part pour la haute mer
ses feuilles sont poissons de métal souple
ses fruits bateaux qui ne reviendront pas.
 
Les gisants d’ombre attachés au rivage :
maisons, tombeaux, rochers, débarcadères
soufflent dans son branchage un vent de pierre.

(ÉTRANGE FORÊT, L’arbre des morts, p. 78)

Relation de l’arbre avec la mort et de l’arbre avec la mer. Ar-mor, fin de la terre et commencement de la mer où toute vie se perd : la rêverie de Louis Guillaume porte bien plus sur le temps que sur l’espace, et elle invente bien davantage ce dernier en fonction du premier qu’elle ne le décrit. C’est en vertu de sa logique interne qu’elle identifie à la mer la forêt, lieu où viennent se rassembler toutes les formes de vie qui furent, retour de « l’eau maternelle » à son milieu naturel, convergence vers un immense et mystérieux cimetière :

L’arbre funèbre atteint la pleine mer
il se croit seul quand mille autres l’entourent
offrant leur flambée obscure à la lune
 
De tous les points de l’horizon
déferle une immense forêt
où la plume plonge, où l’écaille vole
(...)
Une frondaison de nuages
plane au large des cimetières
et condense l’eau maternelle.

(ibidem)

Il y a dans la poésie de Louis Guillaume une obsession redondante du cimetière marin. Mais ce n’est pas, comme chez son illustre prédécesseur, un lieu terrestre d’où l’on contemple la mer. C’est la représentation d’un océan noir comme la terre sur lequel les restes désancrés de ce que furent les hommes se rassemblent pour flotter sans but ni raison sous le vent du non-sens, « dans l’éternité sans paroles » :

Voici le cimetière. Les tombes voguent en pleine terre, tenant leur croix semblable à un mât. Debout à la proue de l’une d’elles, je regarde l’île s’enfoncer dans le soir. Le vent me traverse. Sur un champ inculte, la fenêtre d’une maison qui n’a pas été construite s’allume un instant, puis s’éteint.

(LA NUIT PARLE, L’île des morts, p. 107)

Peut-on encore parler de nature quant tout est à ce point dénaturé ? C’est sur la terre que s’effectue la navigation, mais l’île n’est pas une terre stable au milieu de l’eau. Le vent nie l’obstacle qu’il rencontre. Le champ est inculte. La maison n’est qu’un rêve de maison. La rêverie est machine à faire advenir la mort, à tuer l’espace parce qu’elle ne peut pas tuer le temps. Dans quel but ? Peut-être celui « de n’être pas tout à fait malheureux », d’être un peu moins séparé de soi, de ne plus sentir le couperet du temps comme ce qui nous disjoint à jamais de l’être :

Lorsque le souvenir aura tout calciné
et que seul son tison labourera les cendres,
nous nous avancerons parmi les sources mortes
heureux de n’être plus tout à fait malheureux.
(...)
Enfin, quand nous aurons dépassé notre rêve
après un arbre familier comme un fantôme,
nous nous verrons marcher devant nous dans le soir
lentement - et nous tenterons de nous rejoindre.

(FORTUNE DE VENT, Lorsque le souvenir..., p. 119)

Rencontre hypothétique, placée dans un avenir qui peut tout aussi bien confiner au néant. Mais dans le présent de la rêverie, une recomposition des éléments permet d’échapper à la fracture temporelle, aux ruptures multiples dont souffre le monde des apparences. Ce qui fascine dans l’arbre, c’est précisément sa capacité à conjuguer et à transmuer les forces élémentales dans un cycle que n’entrave pas la mort, et dans une totalité où l’eau et le feu, le haut et le bas ne sont plus des entités antagonistes :

Sa chevelure fend le phosphore et les algues
les étoiles filantes dérivent dans sa sève
parmi tous les feux de la terre.
 
Il est le grand fleuve de lave
le serpent d’or au sein des lames
il est l’éclair uni aux flots.

(ÉTRANGE FORÊT, L’arbre des morts, p. 78)

À l’arbre comme figure privilégiée de l’élévation de l’eau vers l’air, de l’obscur vers la lumière, répondent les astres et les oiseaux qui symbolisent à rebours la descente du feu vers l’eau et la terre, l’immixtion du mobile dans l’immobile pour aussitôt une sublimation nouvelle de ce dernier, pour l’accomplissement d’un cycle qui peut se nommer, tout simplement, le bonheur :

Tout s’enflamme et tout se consume
Les oiseaux de feu vont descendre
Sur les îles mêler leur cendre
Et leur fumée avec l’écume
D’où s’évapore le bonheur.

(LE SILLAGE SEUL, Le temps d’un sillage III, p. 123)

Dès lors, le rêve paysager heureux de Louis Guillaume sera la représentation de telles transformations, et les tableaux qu’il composera en fixeront les moments : moments de naissance de la vie dans ce qui paraissait mort, du lumineux dans l’obscur, moments de promesse, joie d’une nativité laïque qui constitue la « crèche » très personnelle du poète :

L’arbre de la mort éclate en fruits d’or.
Une pauvre naissance au bout des routes
Flageole parmi les paillettes de la joie,
Apporte aux pierres le très ancien renouveau.
Une crèche flotte au large où se cachent les oiseaux.

(LE SILLAGE SEUL, Le rouge gorge, p. 131)

Ces moments de bonheur métaphysique ne sont pas toujours aussi désincarnés. Ils peuvent être ramenés aux composantes événementielles d’une vie individuelle, mais ils les reforment alors selon leur logique. C’est ainsi que le feu perçu dans sa fusion avec l’eau deviendra, irradiant la figure de mort qu’est la mer, le visage de la femme aimée :

La mer semblait de pierre calcinée, mate et pourtant transparente et, à une grande profondeur, sur un lit de sable gris, je distinguais fort bien l’ancre lumineuse qui m’empêchait de dériver. (...) Et, à force de fixer sur elle mon regard, elle m’apparut comme un visage, comme ton visage nocturne, mon amie.

(LA NUIT PARLE, L’ancre de lumière, p. 100)

À un autre moment, ce sera le foyer, « feu d’enfance » apparaissant au creux d’une falaise :

Dans un trou de la falaise, une pieuvre aux grands yeux d’eau veille sur un portrait inachevé. C’est celui de mon aïeule. Je distingue sa coiffe et ses cheveux blancs. Elle est assise au coin de l’âtre, le soufflet à la main. Pourtant, qu’il est éteint depuis longtemps, ce feu d’enfance !

(Ibidem, La chaise du diable, p. 106)

Quand les surprises de la rêverie laissent place à l’initiative, c’est une recomposition du monde selon les mêmes forces qui est proposée. Le poème d’amour chez Louis Guillaume ne sera pas une célébration de la femme incarnée dans le paysage, mais l’affirmation que par elle passe la grande transformation élémentaire qui va de la terre au feu, de l’obscur à la lumière, du compact au ramifié :

Avec lenteur tu t’épanouis en moi.
Flamme de racines dans le terreau
tu remplis la place qui t’attendait.
Me voici tout innervé de ta présence,
surpris qu’encor tu puisses découvrir
un coin où ta lumière ne règne pas.
Tu t’avances, sûre de toi, durcie de peur,
poussée par un vent de plénitude
et ton sillage me féconde comme un soc.

(FORTUNE DE VENT, La glace et le feu, p. 116)

Quant à l’attitude quotidienne, elle sera le devoir de « crever ce mur de gestes futiles », qui constituent l’apparence de notre être au monde, pour aller au-delà du visible, là où les notions du solide et de l’impalpable, de l’hostile et de l’incorporable, du possible et de l’impossible n’ont plus cours :

Crever ce mur de gestes
Futiles, nécessaires.
S’en aller outre
Où l’or est liquide, le feu
Dur. Où l’eau est respirable
Mieux que l’air, où le vent
Se laisse caresser, où la terre
Craque sous la dent.

(AGENDA, 50, p. 144)

Nous avons commencé par la confrontation de Louis Guillaume à une nature perdue, celle des paysages de l’enfance morte. Terminons par quelques expériences euphoriques de nature reconquise. Celle-ci n’a pas forme de paysage à décrire, mais de mouvements à vivre, auxquels s’incorporer, au sens propre du terme, puisque les frontières du corps et du monde sont abolies, rendant possible la participation à l’universelle pulsation. La première de ces expériences sera amoureuse. La plénitude se dit alors dans une circulation parfaite des éléments de la nature, dans un échange entre les règnes, entre le mobile et 1’immobile, entre le haut et le bas. Le silence et le verbe, le réel et le rêvé ne sont plus contradictoires, l’opposition vie-mort n’existe plus :

Vois la nuit du cheval qui court sur la forêt.
Les oiseaux sans frayeur transformés en étoiles
font refleurir leurs nids au sommet des montagnes.
Chaque rose est un galet d’or sous les torrents.
Tu pars, je t’accompagne et nous marchons sur l’eau.
Le fleuve est retourné vers la neige éternelle.
(...)
Nous cueillons le silence immense des rumeurs
et nous nous comprenons sans que passe à nos lèvres
le vent qui soulevait jadis nos poitrines.

(NOIR COMME LA MER, Le creux des nuits, IV, p. 53)

La seconde expérience s’intitule « spectacle ». En fait, pas plus que la précédente, elle n’est description de choses vues, et comme elle, elle commence d’ailleurs dans la nuit. Nuit qui n’est pas statique, qui est une autre forme de la lumière, et là encore, le grand échange entre l’obscurité féconde des profondeurs et la luminosité aérienne et mobile va s’opérer, dans un cycle cosmique rythmé par les saisons. Et ce qu’il est donné au poète de voir, c’est précisément derrière ces changements apparents la permanence qui est leur raison et leur être profond. Ce que Louis Guillaume nomme d’un mot qui désigne à la fois le tourbillon et l’immobilité extatique : la « ferveur ».

Voici que de la nuit captive dans les arbres
du ténébreux été voyageant sous la terre
sont venues se poser doucement sur les branches
mille étoiles piquées comme des cris d’oiseaux
qui me sourient malgré leurs nervures pliées
et se meurent déjà tant le soleil les pousse
vers un autre côté du monde et de l’amour.
(...)
Mais à travers cette dentelle de nervures
(...)
c’est une autre saison et c’est une autre vie
qui me font signe. Il faut nébuleuse des sèves
pour vivre le spectacle écarter vos couleurs
ignorer vos remous pour cueillir la ferveur.

(ÉTRANGE FORÊT, Spectacle, p. 82)

Mais la rêverie la plus matricielle est peut-être celle que Louis Guillaume dédie précisément « À Gaston Bachelard », sous un titre qui en résume l’ambition cosmogonique, « le feu mouillé ». On y retrouve le système fantasmatique récurrent de l’union de l’eau et du feu, de la flamme au fond de la mer, de l’arbre qui conduit le liquide nourricier vers le brasier supérieur, de l’abolition de la mort dans cette symbiose en éternel mouvement de la flamme et du liquide :

Très loin sous l’eau le feu est allumé
le feu de pluie trouant la lucarne des mers.
Mille saisons de sécheresse
ont en vain tenté de l’atteindre.
Lampe veillant en profondeur
ce feu mouillé derrière la vitre du rêve
ne veut pas dévorer les feuilles de la terre.
 
Pour lui l’arbre est fluide et l’herbe toujours souple,
le sel liquide brûle et pourtant vivifie,
les jardins ravagés donnent toujours des fruits,
la braise de la joie coule mieux que les pleurs.
(...)
Sur tout l’onde éternelle étale son glacis.
La vie, la mort sont une même flamme.

(ÉTRANGE FORÊT, Le feu mouillé, p. 77)

Ainsi se scelle le destin du monde contemplé. Mais que devient le poète face à lui ? Il s’en rêve participant, véhicule de ces grandes forces en transhumance. Il se comparera donc aux formes transitives entre le monde inférieur et le monde supérieur, entre l’eau et la terre d’une part, l’air et le feu d’autre part. Naturellement, il ne saurait prétendre à la même temporalité, mais remplir ce rôle même de façon éphémère le comble. C’est ainsi qu’il s’identifie à l’arbre :

Homme pareil aux arbres
Directement branché
À la terre aux nuages
(...)
Riche d’un grain de sable
Je me veux éternel
L’éclair d’une seconde.

(LA FEUILLE ET L’ÉPINE, L’éclair, p. 96)

Il se rêve également menhir, autre figure du temps, de la terre dressée vers le ciel, qui loin d’être inerte est le siège de mystérieux transferts :

Le menhir, sous la clarté lunaire, était entouré de dolmens tel un vieillard au milieu d’un cercle attentif, et son ombre se déplaçait, pareille à l’aiguille sur le cadran.
Soudain, il devint transparent. Le réseau de ses veines m’apparut, et je vis son cœur battre. Il se tenait devant moi, grande horloge, et je suivais dans son coffre de cristal la pulsation des siècles.
Depuis lors, je me sens comme lui enraciné.

(LA NUIT PARLE, Pierres levées, p. 102)

Mais il est avant tout poète, et il sait bien que c’est par les mots seulement qu’il remodèle cet univers plus accordé à son désir que le monde décevant qu’il a sous les yeux. Les mots sont semence. Germes de rêve ou germes de réel, qui le sait ? Louis Guillaume est peu disert sur les fondements métaphysiques de son œuvre. Le mysticisme en contemplation devant le « saint silence de la terre », infiniment supérieur aux bruits du langage, n’est-il qu’une image ? Demeure la croyance en la fécondité de la parole :

Saint silence de la terre
qu’abreuve une pluie d’étoiles,
chaque parole qui veille
rejoint la graine qui dort.

(FORTUNE DE VENT, Étoile filante, p. 117)


[1] Pour la commodité de lecture, les références sont toutes empruntées à l’édition des Poèmes choisis (choix opéré par Louis Guillaume lui même) publiée chez Rougerie en 1977. Le titre du recueil est en capitales, le titre du poème en petits caractères. Les recueils étant classés dans cette anthologie par ordre chronologique, l’indication de page peut servir également de repère pour l’ancienneté relative du texte cité à l’intérieur de l’œuvre.

[2] Deux plaquettes, La Route (1942) et Ombelles (1953), et un volume beaucoup plus important, La Feuille et l’Épine (1956).